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Au début des années 70, internet est encore loin d’être un réseau accessible pour le grand public. Le Web est encore loin d’être inventé et, déjà, des groupes de chercheur·euses inventif·ves questionnent les bénéfices sociaux et culturels que pourrait amener l’usage de ce grand réseau décentralisé pour toute la population.
C’est dans ces années que Resource One, « groupe communautaire à but non lucratif partageant ressources et compétences », s’installe dans une ancienne usine de sucreries à San Francisco – que le groupe appellera Project One – pour y mener divers projets militants. Le groupe avait acquis et installé dans ses locaux leur propre ordinateur, à une époque où seules les agences gouvernementales et les institutions de recherche – souvent fermées au grand public – y avaient accès.
Cet outil va devenir le centre des réflexions du groupe, qui va essayer de questionner à travers lui des dispositifs de mises en relation et d’entraides, pour permettre une mise en partage dynamique des savoirs. C’est ainsi que né le projet Community Memory, dont Lee Felsenstein – une des figures importantes – dira : « nous avons ouvert la porte du cyberespace et découvert que c’était un territoire hospitalier ».

L’objectif premier du Community Memory Project était de donner aux gens accès à un ordinateur, afin de l’utiliser pour échanger des informations au sein de leur propre communauté. Rapidement, le projet gagne en notoriété et, contrairement à toutes attentes, il est largement adopté par de nombreux groupes qui l’utilisent pour échanger, discuter et partager des informations très diverses. De nombreuses personnes se pressent pour venir utiliser cet imposant objet installé dans une grande boîte en carton – destinée à cacher les nombreux et intimidants branchements –, afin de participer à des fils de discussion, astucieusement classés de manière automatique par un système performant de mots-clés autogénérés.
Ce projet résonne aujourd’hui comme un prototype de ce que sera le web quelques années plus tard ; un espace qui produira des interactions nouvelles, aux impacts individuels et collectifs importants. Ainsi, un critique de théâtre local racontera des années plus tard comment il avait appris à écrire adolescent grâce à son terminal de quartier. Ce projet verra naître aussi le premier proto-troll de l’histoire, qui se faisait passer dans ses messages pour Benway, un personnage récurrent dans les histoires de William Burroughs. Des enseignements informels se développeront également entre plusieurs groupes, et de nombreuses productions littéraires, graphiques et typographiques seront régulièrement partagées.

Le Community Memory Project disparaîtra dans les années 90, écrasé par l’arrivée massive des ordinateurs personnels et très rapidement après du World Wide Web, qui permettront aux utilisateur·ices du monde entier d’accéder à un nouveau degré de connexion – simultanée et globale – encore jamais égalée. Il restera néanmoins, dans l’histoire des réseaux et de la communication, comme un exemple de ce qui peut arriver de mieux lorsque l’on donne les capacités matérielles et techniques à une population pour construire son propre savoir.
Une note interne datant de la fin du projet est étonnement prémonitoire quant à la suite de l’histoire pour l’internet et le web, qui deviendra un espace privatisé, grignoté par les grandes entreprises à la recherches de profits et les réseaux sociaux qui capteront l’essentiel de nos échanges, de nos interactions et de notre attention :
« Le but du Community Memory Project est de décentraliser les lieux d’échange d’information, et de rétablir la présence et la légitimité des Communs dans le domaine de l’information, avant que cette dernière ressource communautaire ne soit irrévocablement accaparée par le domaine de l’entreprise commerciale. »